samedi 14 avril 2012

Kuugaluk (et moi) : partie 23

Quelque part entre le 5 et le 6 Août


Mon corps hurle qu'il veut dormir par tous les pores, mais je dois d'abord tout noter ou j'ai peur que les choses m'échappent. Trois discussions, trois émotions, une seule et pauvre âme pour tout contenir. Est-ce qu'on peut exploser à force ?
Au moment série B où ils hurlaient mon nom tous les trois, j'ai cru que le sol s'ouvrait sous moi et mes genoux ont commencé à s'entrechoquer comme des maracas. Assez comique, j'imagine, toujours est-il que j'ai failli m'évanouir pour la troisième fois en moins de dix heures. Qui a été le plus rapide ? Mathéo, forcément. Peut-être ces mois passés dans la jungle abandonné de toute civilisation, mais il avait l'air aussi vif et rapide qu'un écureuil. Stephen n'a pas été mal, non plus, mais je dois dire qu'une fois dans les bras de Mathéo, qui m'avait ratrappée dans l'exacte position d'un final de tango, j'ai totalement oublié sa prestation. S'il y avait un concours du sourire de grosse niaise, j'aurais sûrement gagné le jackpot à ce moment-là. C'était terrible. Je venais de me faire sauver par mon ancien amour au fin fond des contrées sauvages du Nunavik, Canada, après avoir parcouru presque sept mille kilomètres pour le retrouver ; il n'avait aucune idée de ce que je faisais là ; tous les jugements pouvaient à ce moment lui traverser l'esprit, avec, en top 3 :
" Elle est quand même pas venue me retrouver jusqu'ici ? Elle est complètement tarée ou quoi ?"
" Elina, c'est vraiment toi ? Mon dieu, mais tu ressembles à un zombi ! Qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire de ça ?"
"C'est pas possible, elle a fait tous ces kilomètres pour me voir... Comment je vais pouvoir lui dire que je ne l'ai jamais aimée ?"
Étrangement, sur le coup, il n'y avait rien de tout ça dans ma tête, juste une pluie d'étoiles, et j'ai souri bêtement. Je crois même que j'ai laissé échapper un petit gémissement de chiot satisfait.
"Elina ?" a répété Mathéo.
Il faut que je prenne un moment pour bien tout noter. Il était FORMIDABLEMENT beau ; c'était les mêmes yeux verts lumineux et les mêmes joues creusées ; mais avec une barbe clairsemée d'un brun presque roux, et sa peau avait pris la couleur du pain doré. Quelques cheveux et poils blancs lui donnaient un air d'aventurier savant. Et avec la position que j'avais dans ses bras, je pouvais voir une multitudes de colliers en corde colorés autour de son cou, reliques de ses bracelets du lycée. Il était habillé très simplement, d'une chemise et d'un pantalon en toile beige. Même si je l'avais imaginé dans le hall d'un aéroport en veste de cuir marron et chemise blanche, cette tenue avait un furieux parfum de course dans les bois et de cabane dans les arbres, peau de bête lancée négligemment sur un plancher de branches, corps réconciliés avec la nature, seuls dans les frémissements du vent, cheveux fous parsemées de fougères.
C'est à peu près la seule image qui me venait à l'esprit alors que je souriais toujours, incapable de quoi que ce soit d'autre.
"Il faut l'allonger dans la tente, a alors dit Stephen en posant sa grande main sur mon petit bras. Les pieds relevés."
"Je crois surtout qu'il faudrait qu'elle mange un peu" a répondu Mathéo en m'aidant à me remettre debout.
"Oh ma chérie, a alors fait Guillaume en se dépatouillant dans la toile de la tente. Tu dois avoir soif avec cette chaleur, peut-être qu'un peu d'eau sur le front..."
J'ai vu se profiler ce qui m'attendait si je restais là avec eux, et cette vision m'a profondément révulsée. J'avais fait le choix de partir seule, de continuer seule, quelles qu'en soit les conséquences, c'était pas pour me retrouver entourée comme une mamie qui a fait une mauvaise chute dans l'escalier de l'hospice.
"Il faut que... je dois... pardon", j'ai dit à peu près, en battant des bras comme un moulin à vent. Je voulais juste qu'ils disparaissent, tous, que tout ça disparaisse. J'ai battu en retraite dans la tente, et j'ai écris. Puis, il a bien fallu que je fasse face (belle allitération au passage), et j'ai décidé de parler d'abord à Guillaume. Mathéo pouvait attendre, il avait bien attendu cinq ans, et en plus je suis sûre que Stephen lui a tenu compagnie en lui expliquant à sa façon ce qui m'avait amenée ici (j'espère qu'il a sauté le passage de l'aurore boréale).
Bref, en sortant de la tente, j'ai trouvé les trois garçons assis autour d'un feu, chacun une grillade à la main. J'ai cru que j'avais traversé une dimension sans m'en rendre compte, une fenêtre de Phillip Pullman peut-être. Mon univers était terriblement sans dessus-dessous. Il fallait que j'agisse.
"Guillaume ? j'ai dit, et ma voix était fine comme un filet d'eau.
Il a relevé sa bonne vieille tête de parisien, ses deux grands yeux de chouette d'un bleu lavande. J'ai eu terriblement honte de moi.
"Tu peux venir s'il te plait ?"
Je n'ai pas eu le courage de continuer de regarder droit devant moi, ce que j'avais aperçu me suffisait ; Mathéo avec deux boutons d'ouvert à sa chemise, les yeux brillants comme un petit garçon et le sourire-fossettes, Stephen accoudé sur son genou, son gros poing soutenant sa belle mâchoire, l'ombre tombante lui dessinant un profil de statue grecque. Qu'est-ce qu'ils pouvaient bien se dire, bon sang ??
Bref. Guillaume s'est levé et je suis rentrée dans la tente avec lui. J'avais un mal de ventre abominable et des tremblements involontaires. Je crois que j'ai réalisé d'un coup ce que sa présence ici signifiait, et à quel point j'avais été horrible avec lui.
"Assieds-toi", j'ai dit en désignant le lit avant de m'installer à côté.
Il avait ce petit air perdu de labrador, mais c'était lui. Il était comme ça, il avait toujours été comme ça. Et il n'avait jamais demandé que je lui mette le grappin dessus en pleine soirée, alors qu'il avait tellement l'air de penser que j'étais beaucoup trop bien pour lui, alors que j'avais picolé un rhum-coca de trop et que mes copines me tânaient, que j'avais envie de me prouver que je pouvais plaire ; il n'avait jamais demandé non plus d'être l'objet de remplacement, celui qui sert en toute occasion et surtout pour les repas en famille parce qu'il est poli, n'a pas d'opinion politique et propose de faire la vaisselle. Il n'avait surtout pas mérité de poiroter à Paris entre ma mère et Fanny, à se faire un sang d'encre alors que je traversais des rivières sans penser un lui un seul instant.
Bon, j'aurais pu lui dire ça. J'ai fait plus court et plus minable.
"Excuse-moi... Je suis désolée de t'avoir accueilli comme ça tout à l'heure... C'est fou que tu ais fait tout ce chemin pour me retrouver, c'est vraiment... Vraiment gentil."
J'ai vu ses yeux prendre une teinte plus sombre. C'était étrange ; je n'avais pas remarqué, mais il avait perdu du poids, et je me suis rappelée la façon dont il se tenait autour du feu de bois. A l'écart, la tête baissée. Et là, il a dit une des choses les plus terribles que j'aie entendu jusque là. J'ai eu envie de m'achever moi-même tellement je ne méritais pas d'être en vie.
"Je sais, Elina, je suis gentil. Depuis le début, c'est comme ça. C'est pas seulement toi, j'ai toujours été comme ça. Qu'est-ce que j'y peux ?"
Il a fait une pause, a relevé ses yeux clairs sur moi et j'ai essayé d'avaler ma salive : ça ne passait pas.
"Je suis le bon copain, celui à qui on confie tout, même son coup de cœur pour le voisin d'en face. Parfois j'en suis fier. Le reste du temps ça me donne envie de vomir. Je savais qu'avec toi ce serait la même chose, je ne t'en veux pas. J'imagine que c'est ce que je crée chez les gens. Toi, tu as tout ce qu'il faut. Tu es une personne tellement magnifique... Chaque jour que j'ai passé à tes côtés, je l'ai adoré, je l'ai adoré en sachant que ce serait peut-être le dernier. C'était comme admirer une belle toile à quelques minutes de la fermeture du musée. Un amour en sursis, en quelque sorte..."
Il s'est tu, puis il a secoué légèrement la tête, comme s'il cherchait à se débarrasser de ses idées. Je n'aurais jamais cru qu'il puisse dire quelque chose comme ça, et il a fallu que je cligne plusieurs fois des yeux pour remettre mes idées en place.
"Je savais quand tu es partie. Je n'ai pas cherché à te retenir. Je ne vais pas non plus chercher à te raccompagner en France. Je sais que tu feras au mieux."
Il s'est levé, et j'ai balbutié dans le vide un moment :
"At... Attends, je... Je n'ai jamais voulu... En fait, si... Tu as raison. Je t'ai utilisé, et j'en suis terriblement désolée. Guillaume, vraiment... Tu es quelqu'un de super. S'il te plait, ne me déteste pas."
Ne me déteste pas ? Non mais, est-ce qu'on peut faire plus conne égoïste ? Je me demande ce que j'ai, parfois. 
Il a eu un pauvre sourire, puis a haussé les épaules.
"J'ai un petit bateau à moteur, et de quoi m'installer. Alors je vais passer la nuit prochaine sur les bords de la rivière. Ta mère m'a donné largement assez d'argent pour payer un hydravion. Si tu veux, on peut être à Paris demain soir. Je t'attendrai..."
Il ne m'a pas regardée en face, et c'était pire que tout. J'ai eu l'impression d'être un guano sur le bord d'un trottoir. Quand il est sorti, toute mon âme s'est rapetissée au fond de mon ventre.
Un amour en sursis ? Non mais, Guillaume, pourquoi tous ces textos sans fond ni forme alors qu'il y avait ce poète incroyable au fond de toi ? 
Je suis restée un moment immobile, la main figée dans le geste de le retenir, puis un sanglot m'a submergée comme une vague de fond. Je me suis mise à pleurer bruyamment sans aucune gêne. C'était assez atroce, et j'ai cru que ça ne finirait pas. C'est alors que j'ai entendu frapper doucement sur l'armature en bois de la tente. Je me suis arrêtée d'un coup. On se sent toujours assez ridicule quand on est pris sur le fait, dans ce genre de situation. Pleurer fort, parler toute seule, se trimballer à moitié nue. 
C'était Mathéo, et il avait l'air passablement inquiet.
"Oh, ça va, ça va, t'inquiète pas", j'ai dit alors que les larmes coulaient encore à grands flots et que mon nez gouttait tout seul. 
Il tenait un mouchoir, et j'ai nettoyé le gros des dégâts.
"Excuse-moi, j'ai dit. Je dois pas être belle à voir..."
"Tu es superbe."
J'ai senti ma respiration se bloquer dans ma gorge, et l'émotion aurait été totale si une goutte n'avait pas encore coulé de mon nez sur mes mains.
"C'est ça" j'ai murmuré en tentant de rire.
"Non, je le pense, Elina."
J'ai relevé la tête vers lui, et il était tellement lui et tellement autre à la fois, ça m'a donné envie de pleurer encore.
"Stephen m'a expliqué..."
"Oh."
"Je ne pensais pas... Te revoir ici. Pas aujourd'hui. Un jour, j'en étais sûr, mais pas aujourd'hui. Je te remercie d'avoir fait autant de route. J'aurais voulu avoir déplacé mon voyage de six mois, histoire de t'éviter les caribous et les accidents de canoë."
Il a ri, avec ce même rire court et franc qu'il avait au lycée. J'ai encore eu honte, qu'il ait entendu ça de Stephen, que Stephen ait eu à lui dire. C'était profondément injuste, toute cette situation. Je n'avais pas le cœur à rire avec lui, et j'ai parlé sans même m'en rendre compte :
"Je voulais juste être sûre que tu étais heureux."
Le silence s'est installé entre nous, étrange et palpitant. C'était une vérité tellement exacte, que je ne voyais rien d'autre à dire. C'était pour ça que j'avais pris cet avion.
Il a eu un sourire adorable, a ouvert les mains pour englober la tente.
"Eh bien, oui. Je suis heureux, Elina. Heureux comme j'ai toujours voulu l'être... Et je crois que j'ai trouvé ma place. Les gens ici sont comme une deuxième famille. Ils m'ont un peu adopté..."
Il a eu encore un rire, puis il a fait glisser une de ses manches. A son poignet, il avait encore le bracelet en cuir gravé à mon nom.
"Mais je n'oublie pas d'où je viens. Je n'oublie jamais."
A ce moment-là, j'étais vide et sereine. C'était assez étrange, mais de le voir me parler de sa vie avec cet air paisible, j'ai compris que nos chemins s'étaient séparés il y a cinq ans, et que je n'avais pas besoin de plus.
"Je voulais juste te dire pardon, Mathéo. Je n'ai pas réussi à t'attendre. Je n'ai pas réussi à te savoir loin de moi. J'ai été mauvaise, débile, injuste... Je n'ai jamais voulu te faire souffrir à ce point."
"Je sais. Il fallait que nous vivions nos vies... J'espère juste que tu pourras continuer ta route, maintenant. C'est un formidable cadeau de t'avoir ici. Si tu veux, j'aurais des tas de gens à te présenter..."
"J'en serais ravie. Mais je ne sais pas... Je ne sais pas ce que je vais faire..."
 J'ai alors encore parlé sans avoir réfléchi :
"Il faut que je parle à Stephen."
Mathéo a hoché la tête, lentement, puis il s'est levé. 
"Il est parti ranger ses affaires dans le canoë. Je pense que tu devrais te dépêcher. Je te remercie encore d'avoir fait ce voyage pour venir jusqu'ici. Je devrais rendre ma thèse bientôt... Mais je ne sais pas si je vais le faire. J'aurais des raisons de rester ici, et d'y faire ma vie. Alors, à quoi pourrait servir un diplôme ?"
J'ai entraperçu dans ma tête une jeune Inuit au sourire éclatant, aux longs cheveux noirs, le tenant par la main avec toute la fierté de l'amour. J'ai été heureuse pour lui.
"Tu peux m'écrire chez ma mère, j'ai répondu. Elle n'a pas changé d'adresse. Elle n'a pas changé tout court, d'ailleurs..."
Cette fois, on a ri ensemble, puis il s'est penché pour me prendre dans ses bras. Je sentais qu'il était déjà un peu ailleurs, et moi aussi. Alors on s'est séparés sur un dernier sourire, et j'ai su qu'il allait rejoindre sa seconde famille, en paix avec lui-même. C'est comme ça que je me sentais moi aussi... A un détail près.
Mon cœur a commencé à tambouriner quand je n'ai pas vu le sac de Stephen auprès du feu. Il a fallu que je me demande à un Inuit pour qu'il me guide, la nuit était tombée et je ne savais plus par où rejoindre les rives. D'ailleurs, dans l'état où j'étais, il aurait tout aussi bien pu faire jour.
Stephen était en train de visser le bidon et de l'arnacher dans le canoë quand je suis arrivée. J'ai vu son visage sombre se tourner vers moi. J'aurais payé tout l'or du monde pour avoir le traducteur de ses expressions, là, à cet instant.
"Tu... Tu t'en vas ?" j'ai dit, à bout de souffle. Mes yeux étaient secs mais je ne sentais plus mon cœur dans ma poitrine.
"Il faut que je rentre chez moi, à Helena. Mes parents attendaient mon retour plus tôt."
"Ah."
Je suis restée plantée là, au bord de l'eau, alors que la nuit nous enveloppait. Je ne savais plus quoi dire, tout s'était envolé.
"Mon père a besoin de moi pour préparer la nouvelle saison", a encore dit Stephen. Puis il a chargé son sac dans le canoë.
"Tu vas pas voyager de nuit, quand même ?" j'ai dit en faisant un pas vers lui. Je le sentais déjà parti, étranger, ça m'a donné froid.
"Je vais juste avancer un peu, trouver un endroit où dormir un peu plus haut."
Puis il a enfin cessé d'installer le canoë. Je l'ai vu soupirer, sa grande poitrine s'est gonflée sous sa chemise.
"Tu as pu faire ce que tu voulais, il a dit, sans aucune amertume dans la voix. Tu dois être heureuse."
Je pensais que c'était vrai en partie, j'ai acquiescé. Une distance de cinq pas nous séparait encore.
"Tu devrais rester éveillée un peu cette nuit. Il y aura sûrement une autre aurore boréale. Généralement, elles se produises plusieurs nuits de suite."
Je n'ai pas su quoi dire. J'aurais dû marcher, parler, rire, faire n'importe quoi. Stephen a encore eu un soupir, plus bref, puis il s'est agenouillé près du canoë pour l'éloigner de la rive. Je sentais ma gorge se nouer au point de ne plus pouvoir respirer.
"J'espère que tu rentreras bien chez toi" a encore dit Stephen avant de monter dans le canoë qui commençait à dériver.
Je crois que j'ai dit "Toi aussi". Et la rivière a eu un élan, le vent a fait une vague, le canoë s'est éloigné.
J'ai vu tous les films à l'eau de rose que j'ai digérés depuis mes dix ans défiler dans ma tête : il court dans les couloirs de l'aéroport, saute les tourniquets, bouscule les hôtesses de l'air, évite de justesse la police et la ratrappe à l'entrée de l'avion ; elle quitte son mari plan-plan sur un coup de tête et saute dans un taxi, en sort finalement à cause des embouteillages et arrive à la gare alors qu'il allait monter dans le train pour Taïwan. 
Et puis, il y a Meryl Strip dans cette voiture, la main sur la poignée de la porte alors que sous la pluie battante, à tout juste cent mètres derrière elle, Clint l'attend pour partir loin, vivre cette vie qu'elle ne s'est jamais permise.
Sûrement que si j'avais moins réfléchi, j'aurais sauté à temps dans la rivière. 

Je ne sais plus quoi faire de moi. Mathéo a proposé que je dorme dans son village, un peu plus loin dans la forêt. J'ai dit non, je me suis attachée à cette tente aux draps blancs. Guillaume n'a pas redonné signe de vie mais il doit sûrement attendre le lever du jour de l'autre côté de la rivière, comme il me l'a dit. Demain, je pourrais être à Paris.

J'aurais voulu que la vie soit plus simple, comme la vie des Inuits dans le village de Mathéo. Les avions, les trains, les voitures, je ne sais pas si je pourrai encore. Je sens que la rivière m'appelle, je vais aller marcher un peu, suivre le courant, attendre que le jour se lève, ou qu'une aurore éclate à nouveau. Marcher jusqu'à oublier que je marche...




* * *


mardi 3 avril 2012

Kuugaluk (et moi) : partie 22

5 Août, un peu plus tard

Oh my god, oh my god, OH. MY. GOD.

Bon, que je respire un coup, j'arrive même plus à former mes lettres, des pattes de mouche qui me font mal aux doigts, une crampe jusque dans l'épaule, et mes jambes s'agitent toutes seules parce qu'elles ne rêvent que d'une chose : partir en courant. Quand je pense qu'ils sont là, juste à côté, peut-être à DISCUTER................................... Respire, respire, respire.
Bref, reprenons dans l'ordre, à défaut de courir, il faut que j'écrive, que j'écrive pour ranger les choses, au moins sur le papier, parce que dans ma tête...
Environ 14h. Après trois heures de rame non-stop, ou tout juste une pause casse-croûte où Stephen et moi avons picoré quelques mûres sans oser nous regarder, on arrive au dernier village Inuit sur les bords de la rivière Kuugaluk. Après, c'est la baie d'Ungava et des kilomètres d'eau sans le moindre rivage. Stephen est redevenu identique à lui-même, mutique et sombre, ses sourcils sombres se rejoignant presque tant il les fronce, ses belles mâchoires serrées lui créant le même genre de fossettes que Mathéo quand il souriait. Mathéo........ Non, Elina, concentre-toi, concentre-toi.
Bref. On arrive au village, les gens sont adorables, comme toujours, Stephen prend en charge les présentations, et là premier moment extrêmement étrange quand je l'entends lui-même prononcer le nom de Mathéo et expliquer qu'on le recherche. Quand je pense que si Dame Nature n'avait pas pointé son nez rouge hier matin j'aurais couché avec cet homme, et qu'il se retrouvait là, à traduire en trois langues différentes le portrait de mon premier petit copain, je tombe au 36ème dessous (étrange expression, en passant).
Le premier homme nous comprend à peine, c'est un vieillard en habits traditionnels, il nous dirige vers un second homme en chemise occidentale et qui nous répond dans un anglais parfait. "Oui, je crois bien que cet homme a passé quelques jours ici, il y a peut-être deux semaines. Il s'est enfoncé dans la forêt mais a dit qu'il reviendrait."
Alors, comment dire. Certes, je n'avais pas mangé depuis la veille autre chose que trois myrtilles, j'avais toujours mes règles, un quota de sommeil quasi nul, une probable insolation doublée d'une certaine cuite ; mais s'évanouir d'un seul bloc dans un mouvement aussi parfait, c'était de l'art. Stephen a pris un malin plaisir (stoïque, mais malin, je le voyais dans ses yeux) à m'expliquer, à mon réveil, l'exacte position dans laquelle je me suis affalée, tout contre ce pauvre homme, à genoux, la tête entre ses jambes. Je n'avais jamais vu l'intimité d'un Inuit Cree d'aussi près, dommage ou heureusement, je n'en garde aucun souvenir.
Bref. Je m'évanouis dans une prière ridicule contre le bas-ventre du chef Inuit, Stephen me ramasse à la petite cuillère et on nous installe tous les deux dans une grande tente en toile blanche et j'émerge une dizaine de minutes plus tard.
En ouvrant les yeux et en voyant Stephen, j'ai d'abord cru qu'on avait jamais repris le canoë, que dehors l'aurore boréale continuait sa valse, qu'il allait m'embrasser et au diable Dame Nature. Son air encore plus fermé qu'au naturel m'a fait redescendre sur terre.
"Quoi ?" j'ai lancé, mais ma gorge me faisait un mal de chien. Il m'a tendu un verre d'eau et ses lèvres se sont légèrement desserrées. J'aurais pu espérer un sourire, mais il a simplement sifflé :
"Ne vas pas t'étouffer. Ce serait dommage, si près du but."
Je l'ai regardé avec, j'espère, une rage sourde (mais je crois que j'avais juste l'air d'une pauvre fille dans le coltard qui essaye d'avoir l'air révolté).
"C'est-à-dire ?"
"J'imagine que tu n'as plus besoin de moi."
"Parce que j'ai eu besoin de toi à un moment donné ?"
Non mais c'est vrai quoi ? Est-ce que je l'ai supplié à Chisasibi de me suivre jusque dans l'avion ? Déjà au début, j'aurais voulu qu'il range son assistanat pseudo-machiste. Il m'a regardé longuement, je crois que mes joues ont rougi contre ma volonté (c'est injuste de donner un regard aussi perçant à un homme aussi détestable), puis il a baissé la tête, passé une main dans ses boucles.
"Tu as raison, a-t-il dit finalement. Je ne voulais pas savoir, je t'ai suivie, c'est tout. J'avais du temps à perdre, j'imagine. Au fait, jolie démonstration avec l'Inuit."
Et là il m'a donc détaillée la scène, je passe. L'atmosphère s'est dégelée d'un degré. Un pauvre petit degré. J'ai dû prendre sur moi pour extirper ces mots de ma bouche :
"J'aurais dû te dire la vérité bien avant. Maintenant on a juste l'air de deux pauvres cons. C'était injuste envers toi. Je m'excuse."
Les trois derniers mots tenaient du murmure, mais il a tout entendu. Il s'est penché, a pris trois des doigts de ma main droite :
"Je n'ai aucun droit de juger. J'aurais juste voulu que ça ne soit pas comme ça. J'aurais voulu que..."
J'étais accrochée à ses lèvres quand l'Inuit est entré ; intense honte, c'était le même gentil monsieur ; Stephen a lâché ma main et je n'ai pas eu le temps de comprendre ce qui m'arrivait. L'homme a prononcé des mots, je ne peux même pas les transcrire, mes oreilles n'ont enregistré qu'un gros bourdon après "Un homme est arrivé et demande à vous voir, Madame. Il attend dans....."
Gros bourdon.
Avec le recul, cette façon de présenter les choses aurait dû m'apaiser un peu : "un homme est arrivé", est-ce qu'il aurait dit ça en parlant de Mathéo, alors qu'il l'avait déjà rencontré et savait qu'on le cherchait ?
Toujours est-il que je me suis évanouie une deuxième fois, un rideau noir s'est abattu, et quand il s'est relevé, j'ai vu... Guillaume.
Oui oui. Guillaume Garnier, lui-même, en chair rose et en cheveux blonds, Guillaume de Paris, Guillaume de l'appartement sous les toits rue Voltaire, Guillaume-les-yeux-de-labrador.
J'aurais pu m'évanouir encore une fois, après tout, j'aurais préféré. J'ai juste senti mon cœur descendre comme une pierre au fond de mon estomac. Ploc.
"Gui-gui-gui...." j'ai bafouillé, alors que lui s'écriait clairement "Elina !" en se jetant dans mes bras. Alors qu'il m'étouffait dans sa sueur toute parisienne, j'ai honte d'avouer que mes yeux ont désespérément cherché Stephen. Il avait quitté la tente.
"Tu es vivante !" continuait de beugler Monsieur mon quasi-ex, sans me lâcher.
"Ben oui", j'ai juste dit. Quelle ingrate. C'était pas le pire, j'ai enchaîné : "Mais enfin, qu'est-ce que tu fais là ? T'as fait tout le chemin ? C'est maman qui t'a dit de venir ?"
" Tu ne répondais plus au téléphone ! On a cru au pire, ma chérie ! Au PIRE !"
Trop de "ma chérie" et trop de majuscules. J'ai cru que j'allais me sentir mal.
" Ta mère a prévenu la police, mais j'ai voulu partir quand même... A l'université on m'a dit que tu remontais la rivière Gougalouque.... J'ai fait tous les villages jusqu'ici.... Sans m'arrêter, quasiment..."
Et là, comme s'il laissait enfin tout retomber, il s'est avachi comme une loque à mes pieds, et a posé ses mains autour de mes chevilles. J'ai retenu un mouvement involontaire. Pauvre homme.
"Guillaume. C'était... Vraiment très gentil de faire tout ce chemin. Mais je vais bien.Je t'assure. Je vais très bien, et je comptais rentrer bientôt...."
"Mais on a cru que tu étais morte, Elina ! Je... Je... J'ai eu tellement peur...."
Et les larmes sont arrivées. C'est terrible de ne rien ressentir dans une situation pareille. Guillaume coulait sueur et morve sur mes cheville et je ne parvenais pas à faire un seul geste. Alors qu'il se déversait de tous côtés, j'ai fixé la toile de la tente. Grand bien m'en a fait : des voix se répondaient juste à l'extérieur : la première, c'était Stephen, et j'ai été soulagée. La seconde... La seconde avait des accents beaucoup trop familiers. Dans ma tête, une phrase a clignoté : "C'est moi ou ils parlent en français ?"
J'ai bondi du lit, envoyant valser le pauvre Guillaume et ses mains sur mes chevilles, j'ai soulevé la tente d'un geste tellement brusque qu'elle a claqué violemment. Le soleil filtrait entre les cimes des pins, l'air sentait le soir qui tombe et le bois qui fume ; et dans la lumière se tenait Mathéo, une main dans la nuque, la tête légèrement penchée. Stephen l'écoutait, les bras croisés.
Je sais, ça fait scène de film de seconde zone. Ce genre de trucs n'arrive pas, dans la vraie vie. Et pourtant, je jure que c'est vrai. Ils ont tous les deux tourné la tête vers moi au même moment ; dans la tente Guillaume s'est relevé ; et d'une même voix ils se sont tous les trois écriés : "Elina ?"

Oui. Elina, c'est moi. Qui m'appelle ?..........
Mon dieu. Il est si tard. Je ne peux pas sortir, je ne peux pas.
Je ne suis pas sûre d'avoir le choix.
Oh my god. OH. MY. GOD !!!!!!!!!!!!

* * *

vendredi 17 février 2012

Kuugaluk (et moi) partie 21

5 Août


Je commence à me demander si je n'ai pas une double personnalité. Etre capable d'un tel écart de comportement et surtout de sentiments... J'ai peur de me donner le tournis à moi-même.
Total demi-tour donc, 360°c émotionnel, torticolis psychologique en vue. Bon, en étant tout à fait sincère, et rationnelle pour changer, il ne s'agit peut-être pas finalement d'un revirement si radical. Je n'ai jamais détesté Stephen, le haïr pour m'avoir sauvé la vie, c'était de l'orgueil de supermarché (Leader price), et je ne pensais pas en le voyant débarquer qu'avoir mes règles pourrait avoir un désavantage supplémentaire. 
Pour situer rapidement cette considération (somme toute naturelle mais pas franchement romantique), je ne dirai que trois mots : alcool, tente, boréale.
Je m'explique : nous avons bu du vin rouge (deux bouteilles y sont passées je crois), nous n'avions plus qu'une tente digne de ce nom, et c'est ce moment qu'a choisi ma première aurore boréale pour apparaître en nous envelopper, comme un nuage surnaturel, un rêve bleu et vert, une bulle de lumière et de mouvement, langoureuse, sursautante, éblouissante, incroyablement vivante. 
Je ne m'y attendais absolument pas. J'avais depuis longtemps laissé tombé la plupart de mes défenses (une par verre de vin à peu près) mais je gardais cet arrière fond de méfiance débile et dix centimètres de pure formalité entre Stephen et moi, quand un point de lumière verte extrêmement forte a percé le ciel de l'autre côté de la berge, au-dessus des sapins. Stephen a tout de suite compris de quoi il s'agissait. Il a dit "Oh, Elina" tout doucement, tout en se relevant dans son duvet. Au milieu de nous, le feu s'éteignait, et il l'a contourné pour venir contre moi. J'ai pu lire dans son regard que j'allais vivre l'une des expériences les plus incroyables de ma vie. Et j'avais raison.
C'était un peu comme voir passer en accéléré tous les états possibles du ciel : jour, nuit, pluie intense, orage, éclaircies, éclipses ;  et alors que la lumière s'appropriait peu à peu tout l'espace, on pouvait y voir danser des silhouettes blanches qui s'unissaient pour se confondre, osaient parfois à peine se toucher, se quittaient brutalement comme soufflées par un cyclone avant de revenir à pas lents et par bouffées timides. Le vert perçait le bleu, c'était la fin et le commencement tout à la fois. 
J'ai cru que je ne parviendrais pas à saisir mon appareil photo tant mes doigts tremblaient, ni à y voir quoi que ce soit à travers mes larmes. Quand je me retournais, presque pour vérifier que j'étais bien là et que c'était réel, je voyais la lumière verte éclairer les yeux de Stephen, il les avait grand ouverts comme les enfants devant les feux d'artifices, c'était un miroir agrandi de ma propre émotion.
Je ne sais pas comment expliquer ce que j'ai ressenti. Rien de ce que la pellicule aura pu fixer ne pourra le dire. C'était un peu comme si une brèche avait crevé l'espace et le temps, je n'étais plus vraiment moi, ni vraiment nulle part, et en même temps je me sentais plus pleine, plus vivante et plus entière que je ne l'ai jamais été.
Les lumières et les danses ont continué un temps infini, et quand j'ai eu mal au doigt à force d'appuyer sur l'objectif, je me suis retournée vers Stephen et j'ai mouillé son visage de mes larmes en l'embrassant. Pas une fois, une centaine de fois. J'avais besoin du contact de ses lèvres contre les miennes, j'avais besoin de lui dire comme ça "mais regarde ce qu'on vient de vivre, comment une telle beauté peut-elle exister sans nous anéantir, on est vivants, et si les miracles existent c'en était un, ça ne peut être que ça", et j'aurais voulu faire plus, déplacer des nuages ou grimper sur la lune, je me sentais immense et minuscule à la fois.
Et pour redescendre d'un coup : j'avais mes règles. Eh oui, il faut bien en revenir là. C'est vrai, devant cette déferlante d'émotions puissance trente milliards qu'on venait tous les deux de se recevoir dans les veines comme une décharge de taser, j'avais toujours les pieds sur terre et des préjugés de midinette. Je ne vais pas mentir, il s'est joué dans ma tête la plus grande bataille de tous les temps, d'un côté une honte étrange et dévorante, sûrement datée de plus de dix ans et des premières culottes tâchées cachées au fond du tiroir à chaussettes, d'un autre la main de Stephen qui descendait inéluctablement de mon épaule vers le bas de mon dos. Je ne sais pas si je dois AUSSI ça à maman (on ne va pas tout lui faire porter non plus), mais je n'ai jamais pu envisager de faire l'amour pendant cette période, et même si la main de Stephen avait trouvé toute seule la suite du chemin, que l'aurore boréale continuait de s'étendre dans mon coeur et sûrement dans le sien, j'ai reculé mon visage du sien. J'ai dû dire simplement "pas ce soir", et il n'a rien dit. Pendant un moment, on est restés à regarder le ciel, peut-être pour vérifier que l'ordre du monde était revenu à la normal, même si je n'en serai plus jamais tout à fait sûre. Question symbole à deux balles, on a quand même fait "duvet commun" en ouvrant chacun notre fermeture éclair. Et là Stephen a parlé. Cette simple phrase suffit à résumer je crois ce que cette explosion magnétique quelque part entre la Terre et la Lune avait bouleversé aussi chez lui. 
Je sais qu'il a commencé par me parler des légendes Inuits sur les aurores, des histoire d'âmes d'animaux ou des morts passés, le reste je ne sais plus. Parfois il s'arrêtait et j'écoutais pantelante sa respiration, j'étais aussi essoufflée que si j'avais parlé pour lui. 
Il est dix ou onze heures du matin, et Stephen s'occupe de mettre à l'eau le canoë (avec lequel il m'a donc suivie). Il sait que, quoi qu'il arrive, je dois aller de l'avant. Je me rends compte à quel point je me suis enfermée moi-même dans mon propre piège. Se profile à l'horizon une bataille digne des danses ancestrales de l'aurore boréale, et elle verra s'affronter mes idéaux. Jusqu'à présent, je croyais encore en avoir au moins un : ça vaut la peine de se battre pour son premier amour.
Mais maintenant ? 
Je crois que je n'ai plus tout à fait les idées en place. Des neurones de mon cerveau ont dû s'enfuir à pas de velours pour rejoindre les ions et les atomes occupés à se faire la guerre et à s'épouser à la frontière de l'espace et des vents polaires.
Je referme ce journal sur un drôle de marque-page. Le mot écrit par Stephen dans cette chambre aux draps blancs, il y a ving-six jours (déjà !), prend soudain un nouvel aspect : "J'espère que tu trouveras ce que tu cherches"....


* * *

mardi 14 février 2012

Kuugaluk (et moi) partie 20

4 Août

Bon d'accord, ça fait un mois que j'ai grimpé en croisant les doigts et les orteils à bord du vol air canada avec la tête bourrée de rêves débiles, et oui effectivement, aucun de ces rêves ne s'est encore réalisé ; c'est vrai, je suis dans un état à faire pleurer une statue et je n'ai même plus de quoi me payer une allumette ; on ne dira pas le contraire, ma santé mentale vire au délire un peu trop souvent à mon goût ; cerise sur le gâteau, j'ai mes règles. On ne parle pas assez souvent de ces petits détails qui font toute la saveur des échappées sauvages en terre inconnue, et j'ai une pensée émue pour toutes mes consoeurs de Koh-Lanta qui ont dû affronter cette joie immense avant moi (bon, elles, elles avaient toujours la Prod pour les fournir en tampax, et n'allez pas me faire croire qu'on les laissait aussi en mode survie à ce niveau-là).
Bref. Tout ça pour dire qu'il y aurait de quoi se foutre une balle, ou, à mon niveau, tenter de s'étouffer sous la mousse ou oublier de reprendre son souffle en buvant dans la rivière.
Et pourtant. Pourtant, je suis toujours debout et malgré les champignons qui fleurissent entre mes orteils à la faveur de la moiteur de mes bottes, je marche encore. Et je me hais pour ça : parce que je sais que depuis hier, je ne le fais plus seulement pour rejoindre Mathéo, mais en espérant un jour me faire ratrapper par "une certaine personne". Est-ce que si j'essayais vraiment de me finir à coups de mousse dans la gorge, cette certaine personne surgirait de derrière un rocher pour arrêter mon pauvre geste ? Est-ce qu'il me suit, dans sa parka rouge pas du tout camouflage ? Il me semble que je l'aurais déjà remarqué depuis longtemps. A moins qu'il ne me fasse suivre par des complices.... Est-ce que ce phoque d'eau douce n'avait pas l'air trop humain ? A bien y réfléchir, il m'avait semblé bien gros, pour un phoque.
Enfin, le temps me le dira. Je devrais plutôt m'inquiéter pour ce qui compte vraiment : je n'ai plus rien à manger. D'après la carte que m'a laissé Celui Dont Je Ne Parlerai Plus Parce Que De Toute Façon Il M'a Lâchement Abandonnée Et Ne Me Suis Même Pas en Personne C't'enfoiré, je ne suis plus très loin du dernier village Inuit de la région. Autant dire qu'après, si je n'ai pas retrouvé Mathéo, je serai condamnée à m'enfoncer dans les recoins vraiment sauvages de Nunavik. Et pour bouffer, il faudra que je creuse des trous dans la banquise, ce qui m'enchante d'avance. En parlant de ça, je vais devoir faire une pause pour rechercher de quoi me sustenter, quelques racines et des miettes de crackers sauce fond du sac.






Plus tard


Autant dire que je suis une miraculée, et ce paragraphe est le premier du reste de ma vie. Pour en finir, j'aurais pu envisager tous les scénarios, mousse ou pas mousse, je n'aurais pas pu faire plus radical que ce à quoi j'ai échappé. Il faut m'imaginer, moi, le pantalon retroussé jusqu'aux genoux et les pieds fermement plantés au milieu de la rivière, l'air béat, passionnée par le manège de tous petits poissons visiblement intéressés par les peaux mortes sur mes orteils, quand un bruit de tonnerre a résonné au loin avant de devenir de plus en plus fort, les petits poissons se sont envolés, les petits cailloux sur la rive on commencé à trembler, moi je suis restée là. Et pendant que le tremblement s'intensifiait jusque dans ma cage thoracique, je pensais n'importe comment, ma dernière heure est venue, mourir pieds nus c'est poétique, je n'ai plus de batterie pour appeler Maman, il aurait quand même fallu que je me rase les jambes dans cet état pas sûr qu'on me reconnaîtra à la morgue, et qu'est-ce que ça fait de recevoir la foudre ? Et c'est là que deux choses sont arrivées en une petite seconde : j'ai vu une forme rouge surgir de derrière un sapin, tandis que dans la direction opposée, une horde de caribous s’épanchait hors de la forêt comme une marée noire. J'ai senti mes dents s'entrechoquer au rythme de leurs sabots, c'était totalement incroyable, impossible de bouger, j'étais envahie par un grand tambour, j'étais un tambour.
Bon, aussi fascinant que ça puisse être, j'étais quand même au beau milieu du tracé de migration de ces charmants cervidés, et ils n'allaient pas s'arrêter pour moi, "oh excusez chère demoiselle, nous allons prendre un autre chemin, ne vous dérangez pas", tourner les sabots et faire demi-tour. Bref, si cet imbécile d'amerloque à la con n'avait pas foncé jusqu'à moi en agitant des bras comme un moulin, on aurait pu lire sur ma tombe "Elina Caillon, 25 ans, écrasée par 862 sabots au Nord de la rivière Kuugaluk". Ce n'est pas le cas, et je suis à présent déchirée entre une reconnaissance abominable et la haine la plus pure.
Situation : j'ai une tente toute neuve au-dessus de la tête, une couverture sèche sur les épaules, j'ai pu me laver avec de l'eau chaude et du savon, je sais que ce soir j'aurai le ventre plein. C'est d'une atrocité la plus totale, je voudrais fuir, courir pleine de fierté dans mes bottes déglinguées, ne pas me retourner, ne rien regretter, comme les 2 be 3. Je voudrais le faire pour qu'IL comprenne à quel point je n'ai PAS besoin de lui.
Je serais morte deux fois s'il n'avait pas été là ? Oui, bon, et alors, ça ne lui donne aucun droit sur moi.
Il n'a aucun droit de ressurgir en prince conquérant pour m'arracher à une mort atroce, ni d'avoir ces yeux-là, ces boucles-là, cette façon si craquante de passer son pouce sur sa barbe, juste au-dessus de sa lèvre supérieure, là où un charmant petit creux fait une ombre affreusement érotique.
Il est là, et il n'a rien dit, rien demandé, il n'a pas non plus cherché à me culpabiliser, il s'est contenté de monter la tente et de faire un feu. Je sais maintenant qu'il m'a suivie depuis l'incident du canoë. Je sais aussi qu'il ne l'a pas fait en Guillaume, parce qu'il était rongé par une culpabilité dégoulinante de bons sentiments. Pourquoi il l'a fait ? Je n'en sais rien. Et j'ai terriblement envie de percer le mystère.
Enfin, d'abord, je vais le haïr encore un peu.

En hommage à ces charmants animaux, d'un nombre incroyable, majestueux et magnifiques à observer (de loin et au chaud), j'ai quand même pris quelques photos, j'espère qu'elles rendront bien.


En attendant de m'en remettre tout à fait, je vais manger les grillades de Stephen en faisant la gueule, tout un exercice de style en soi.
See you, caribou.......

* * *

mercredi 8 février 2012

Kuugaluk (et moi) : partie 19

3 Août
 Il faut peut-être que je recontextualise ce qui vient de se passer pour comprendre pourquoi ça m'a paru aussi bizarre. Est-ce que c'était ces quatre jours de trop complètement toute seule le long de la rivière ? La faim qui m'a poussée à rationner jusqu'à la folie les trois barres de céréales et le poisson séché que j'avais au fond de mon sac ?
Déjà, je crois que rencontrer des humains m'a complètement bouleversée, c'était un peu comme rejoindre la civilisation après n'avoir eu comme compagnon qu'un ballon de foot customisé par son propre sang (hommage à Tom Hanks).
Ensuite, sûrement que les chemises à carreaux et les barbes ont rendu la ressemblance tellement proche de l'hallucination que j'ai cru ma dernière heure sonnée. Bien sûr, quelque part dans ma mémoire, je me souvenais de ce qu'avait dit Stephen, dans cet espèce de désert surréaliste et si improbable vue la quantité d'eau que je me tape depuis que j'ai rejoint Kuugaluk, que c'est à se demander si ce n'était pas dans une autre vie ; bref, c'était parti si loin que je ne me souvenais presque plus du job d'été dont il m'avait parlé : rassembler les troncs coupés sur la rivière. Or, c'est exactement ce qu'ils faisaient, ces cinq gars tombés de nulle part.
Bon, recontextualisons pour y voir plus clair : bien loin d'avoir quitté cet état lamentable d’hébétude insondable dans lequel j'avais plongé il y a quatre jours, j'avais au contraire poussé un peu plus loin encore, et je marchais en me parlant à moi-même, en chantant de temps en temps un vieux Jean-Jacques Goldman (et particulièrement, je l'avoue, ce passage si saisissant de "J'irai au bout de mes rêves" qui semble avoir été écrit pour moi : " Et même s'il faut partir, changer de terre ou de trace ; s'il faut chercher dans l'exil l'empreinte de mon espace ; et même si les tempêtes, les dieux mauvais, les courants, me feront courber la tête, plier genoux sous le vent-eeeeeent"), je n'avais pas dormi sous une tente depuis trois nuits (ayant, dans une chaine de circonstances honteuses que je ne décrirai pas ici, laissé filer dans le courant la tige principale et trois ou quatre piquets), et je commençais sérieusement à délirer, comptant des caribous invisibles sur la rive d'en face, quand j'ai entendu le bruit de voix, portées jusqu'à moi par le vent. Des voix humaines, chantantes, bourrues et viriles, des voix de mâles dans la tempête québécoise.
C'était miraculeux et totalement inespéré. J'ai couru, oui, j'ai couru, aussi lamentablement sans doute qu'un bébé girafon qui vient de naître, jusqu'à apercevoir la forme des premiers troncs. Le bruit de la scie électrique faisait vibrer l'air et frisonner les feuilles.
Depuis un jour de marche environ, le paysage avait peu à peu verdi et des sapins s'étaient multipliés de partout. Trop prise dans ma lente agonie en marche forcée, j'avais cessé d'y faire attention mais là il fallait bien que je me rende à l'évidence : j'étais en pleine forêt, et les troncs tombaient autour de moi comme la pluie en Normandie.
D'ailleurs, avant que je comprenne ce qui m'arrivait, un gros type à la moustache blanche s'est jeté sur moi et m'a baragouiné en québécois que je ferais mieux de déguerpir au plus vite. Rester là, c'était sûrement aussi inconscient que de s'assoir pour bouquiner au bas d'un volcan. J'ai trainé ma carcasse plus près de la rivière et c'est là que je les ai rencontrés. Quatre types dans la vingtaine, tous plus athlétiques les uns que les autres, la chemise négligemment boutonnée ou carrément autour de la taille ; un spectacle outrageant mais tout de même seul capable de me faire sortir de ma léthargie. Le sang a dû affluer dans mes vaisseaux sanguins à une telle vitesse que j'en ai perdu l'équilibre.
L'un des types m'a aperçue et il s'est figé dans son vol, tandis que ses trois petits camarades continuaient de sauter de tronc en tronc comme s'il s'agissait de changer de trottoir. Et ça les faisait rire en plus. Ce type avait le cheveux dru et châtain et des yeux d'un bleu limpide (chemise autour de la taille lui, pilosité de type semi-velue tirant sur le blond ; passons les détails, je ne fais ça que pour me rassurer sur ma santé mentale, Kuugaluk n'a pas encore tout ramolli dans mon cerveau). Avec un sourire ravageur, le soleil faisant apparaître de discrètes tâches de rousseur sur son nez (toujours pour me rassurer, ma vue fine n'a pas subi de dégâts), il s'est approché pour me tendre la main.
"Are you all right ?"
Là, je crois que j'ai carrément dégobillé une réponse tellement j'avais de salive dans la bouche. Quelque chose du genre "Ah euh, yes, I'm fine, je crois, enfin, yes, merci. I'm fine. And... Hello."
Le gars a ri - le rire que j'ai toujours imaginé à Rimbaud : insolent de jeunesse. 
" Vous êtes française ?"
J'ai hoché bêtement la tête et Rimbaud m'a gentiment menée jusqu'à ses collègues. Il y avait, si on ne garde que l'essentiel, Chemise Verte (deux boutons défaits au bas du torse, de quoi apercevoir une pilosité de niveau trois, noire corbeau et un élastique de caleçon, ou de boxer peut-être, blanc crème), Chemise Grise (bien fermée et le col relevé, le genre beau gosse jusque sur les troncs, une paire de lunettes accrochée au col, les yeux aussi vifs qu'un laser), et pour finir Pas De Chemise (crâne rasé, mais velu, un cousin de Russel Crowe, les épaules larges et les mâchoires dures).
J'ai un peu perdu tous mes moyens, et sans vraiment les y inciter, ils m'ont raconté leur boulot, le "draving", une version moins dangereuse d'un travail saisonnier vieux comme le monde (ou plutôt, vieux comme les scieries) : on scie les arbres, puis on les coupes en belles tranches et une petite grue les dépose sur la rivière. C'est alors qu'ils interviennent, un grand bâton souple à la main pour sauter de tronc en tronc et rapatrier les évadés, former un beau troupeau de troncs dociles. D'ici quelques semaines, quand il y en aura assez, ils les laisseront suivre le cours de l'eau et descendre jusqu'à la scierie où ils seront débités. Ils m'ont parlé accidents du travail, risques de noyade, plaisirs d'être sur l'eau, décrets écologiques qui réduisent considérablement les possibilités. Moi j'écoutais, un peu niaise. Puis ils m'ont questionnée sur ma présence, et j'ai vaguement évoqué un voyage, du tourisme, l'envie de tester ma nature profonde, bref, des conneries.
Et c'est là que Pas De Chemise m'a coupée dans mon élan :  "C'est une super région, ça c'est sûr. Mais toute seule, comme ça, c'est peut-être pas l'idéal. Moi, je m'en fiche, mais tu ferais bien de faire attention à toi, certaines personnes ne voudraient pas qu'il t'arrive quelque chose de grave".
Bon, d'accord, ça fait un peu paranoïaque sur les bords, et c'est vrai que j'avais sûrement l'air de quelqu'un qu'il faut à tout prix sauver au risque d'avoir sa mort sur la conscience, mais enfin qu'est-ce que ça pouvait lui faire à ce type que je finisse raide au fond de la rivière ? Il l'a dit lui-même : il s'en fiche. Alors pourquoi cette phrase ? Est-ce que j'ai raison de flairer comme un étrange arrière-goût de sens caché ?
J'imagine que même au beau milieu de cette pluie de troncs, les ondes téléphoniques circulent quand même, et si "une certaine personne" avait voulu les contacter, il aurait très bien pu. Peut-être que je perds vraiment la boule cette fois. Mais j'avais déjà quitté les cinq tombeurs du draving depuis longtemps quand ça m'a traversé l'esprit.
Il ne me reste plus qu'à cogiter sur la brochure que m'a donné Rimbaud, une illustration presque trop proche de la réalité du seul pilote de troncs qu'il m'importe encore de croiser sur cette rivière.
Peut-être que cette foutue rivière aux feuilles me réserve encore des surprises, finalement.





















* * *






samedi 4 février 2012

Kuugaluk (et moi) : partie 18

30 Juillet


Comment réaliser que le temps semble s'être envolé, que d'ici quatre jours et cinq nuits, je dépasserai le stade fatidique du mois passé ici ? Plus qu'un lever de soleil et je me retrouverai en Août, comme par magie, les mains dans les poches, de plus en plus paumée et de moins en moins consciente de l'être.
Je n'ai pas pris le temps d'écrire depuis une semaine parce que ça voulait dire mettre en mots ce que j'ose à peine regarder en face. Je continue tout droit alors que je vois se profiler le gouffre sans fond. D'abord, le gouffre financier : je n'ai plus un rond en poche, et pourtant je ne peux pas faire demi-tour. Ensuite, le gouffre, abyssal, de ma solitude humaine. Je n'ai jamais rencontré autant de gens en si peu de temps, et pourtant mon âme s'assèche comme un poisson au soleil. Je respire Mathéo, je dors Mathéo, je marche Mathéo. Je prends des bateaux, suis des inconnus, accepte de dormir n'importe où, ne regarde même plus ce que je mange, et avance, toujours, comme dans la chanson de Souchon : pas assez d'essence pour faire la route dans l'aut' sens, faut pas qu'on réfléchisse ni qu'on pense, faut qu'on avance.

Sérieusement, je crains un peu quand même pour ma santé mentale. Je n'ai plus grand chose de l'Elina du départ. Je ne me lave plus qu'un jour sur quatre dans de l'eau glacée, avant de m’emmitoufler à nouveau dans ma parka informe, indifférente aux poils qui me poussent un peu partout. C'est peut-être une forme instinctive de survie : ressembler le plus possible aux animaux de la région pour passer inaperçue. Se relier à la nature profonde des choses, à mon âme oubliée de grizzli.
Voilà donc sept jours de passés, sept jours et cinq villages différents. Plus je remonte la rivière, plus les maisons s'amenuisent et se serrent les unes contre les autres. Si le soleil brille plus fort, le vent est aussi plus radical, il ne fait plus de concessions, il vous transperce comme un couteau dans du beurre. Les gens sont aussi plus bourrus, surpris de voir une européenne sur leurs terres.
Depuis hier, le voyage s'est encore compliqué. Si, jusqu'à présent, j'avais toujours trouvé une bonne âme pour m'avancer au prochain village, je me suis retrouvée abandonné à moi-même en quittant "Imuijak". Personne n'avait de bateau, de canoë, ou même de renne disponible. Les vents soufflaient et j'ai plié ma tente. Je ne sais pas depuis combien de temps je marche. Je trace les bottes dans la boue, les doigts congelés, la goutte au nez. Et puis, parfois, je croise un renne. Je sais que lui, au moins, s'en va vers le reste de sa troupe, se réchauffer auprès de ses semblables, faire front contre le blizzard.
Peu à peu le paysage me dévore, entre en moi par tous les pores : ciels chargés, roches déchirées et barrées de longues trainées de fleurs rouges, pierres immenses abandonnées entre les dunes. Si la solitude devait avoir un visage, il aurait sûrement celui-là.

Bien sûr, j'ai pleuré cette nuit et ce matin. Depuis, j'ai la sensation de m'être vidée de toute mon eau intérieure : il y en a trop autour de moi. Rivière, flaques, gouttes-stalactites au bord de la tente à l'aube, boue dans les chaussettes, vase sous les bottes, pluie fourbe dans la capuche et contre la colonne vertébrale. Il m'est quand même resté assez d'énergie pour vomir, il y a peut-être deux heures, comme ça, d'un coup, après avoir essuyé une énième averse glacée. Je crois que mon corps a réalisé avant moi à quel niveau de désespoir je suis engluée : je vomis littéralement la rivière Kuugaluk.


Mais où es-tu, mon amour ? Est-ce que tu veux bien que je t'appelle encore comme ça ? Dis-toi que c'est le cri d'une pauvre folle qui n'a plus vu visage humain depuis douze heures et n'a rien à manger. J'ai besoin de penser à toi, d'imaginer ta tête quand tu me verras, que tu me reconnaitras, que tu me prendras pour une cinglée ; et peut-être que tu seras avec une autre, et peut-être que mon inconscience te révulseras ; que tu te en riras, mon amour.
Et si tu l'avais déjà pris, toi, l'avion pour retourner chez nous ?
Je serais à la recherche d'un rien lamentable.

Je vais monter ma tente et tenter de dormir. Si la rivière est prise de crue et m'emporte, ce ne sera peut-être que le juste ordre des choses.



* * *

lundi 23 janvier 2012

Partie 17

21 Juillet


Ce qui ne devait être que deux trois jours est en train de se transformer tranquillement en semaine. Il a fallu que je m'acquitte de mes devoirs d'être humain civilisé, et j'ai envoyé un texto à Fanny, Maman et Guillaume, pour leur annoncer que je prolongeais mon voyage pour un temps indéterminé. Depuis, mon portable est tombé en rade de batterie, et je n'ai pas daigné le recharger.
La vie ici a suivi son cours, j'ai fini par prendre le rythme. C'est d'un calme fabuleux, vivre au fil de l'eau, des tâches ménagères, n'être occupé qu'à des choses essentielles ou à rire. ça ne me manque absolument pas de ne pas répondre au téléphone, ne pas stresser pour ma boite mail ou mes "notifs" facebook, les derniers sous sur mon compte ou les remboursements de la sécurité sociale.
Par contre, si je ne trouve pas bientôt Mathéo, il va bien falloir que je rentre, ou je n'aurais plus assez d'argent pour me payer le retour. Sans le canoë de Stephen, il n'y a pas d'autre possibilité que de prendre un petit avion, et le vol coûte assez cher.
Bientôt je me m’assiérai au bord de Kuugaluk pour attendre l'arrivée de Phill. Il pourra me conduire au prochain village, et ensuite ? M'imaginer faire le chemin arrière c'est comme une déchirure, pire qu'un regret, un refus catégorique, le souvenir qui me hantera toutes mes nuits jusqu'à ce que je perde mes dents et meure. Je ne peux pas. Il faut que j'aille au bout de ce truc stupide, c'est sûrement la seule fois de ma vie où je ferai une chose aussi totale, alors autant le faire vraiment.
Le temps de me relire et on vient de m'annoncer que Phill vient d'arriver. Je vais dire au revoir et reprends plus tard.

Je n'ai pas pu ne pas pleurer, c'était trop dur. Ces êtres superbes à l'autre bout de la terre, ils m'ont, sans le savoir , mieux soutenue en quelques jours que ma mère en 25 ans. Je prends des photos comme on embrasse une dernière fois quelqu'un qu'on aime avant de monter dans un train, alors que je sais qu'aucune pellicule ne pourra recréer autour de moi l'humidité lourde d'embruns de la rivière le soir, les rires des enfants nus dans l'eau, la chaleur du soleil qui se couche sur les hauteurs des landes... C'est une illusion qui m'est vitale, alors j'appuie sur le bouton et laisse la technologie me rassurer.






Avant de partir j'ai demandé à Kaskae de m'accompagner faire une dernière fois la promenade sur les hauteurs, au coucher du soleil. On a peu parlé, juste laissé le vent se fraîchir sur nos joues, la lumière dorée nous éblouir, nous laisser sans souffle et parfaitement heureux.
Ma tête était à la fois trop remplie et trop vide. Parfois Stephen y apparaissait, air bourru sous ses boucles brunes, parka rouge au bord des flots ; parfois c'était l'image trop parfaite du Mathéo de la terminale. Parfois un oiseau piaillait au loin, tenant peut-être un poisson fraîchement pêché entre ses serres et tout en moi se tournait vers lui et vers sa liberté.
J'aurais voulu être lui. Me hisser au bord de la falaise et m'élancer vers le lointain, où mon me semblera, tant qu'il y aura de l'air pour me soutenir, de l'eau pour m'abreuver, un peu de pluie pour laver mes plumes.







Phill est un homme adorable, avec son fiston qu'il laisse parfois monter sur ses genoux pour tenir la barre. Il ne parle pas autre chose que le Cree, alors on s'est compris par gestes et il m'a un peu appris à diriger le bateau.


On a voyagé un bon moment , assez longtemps pour que le petit Taima cesse d'être timide et s'amuse à jouer avec moi à cache-cache un peu partout. Pendant un moment, ça a calmé l'angoisse en moi, celle de partir à nouveau vers un inconnu.
On est arrivé au village voisin un peu avant la nuit. Je ne ferai pas de suspens inutile : Mathéo n'était pas là. Ici, aussi, beaucoup de gens le connaissent, mais il semble être passé en coup de vent. Tu était donc pressé, mon ancien amour ? D'aller où, de courir où, de découvrir quoi ?
Demain, je me renseignerai plus précisément sur ces Inuits qu'on dit encore "sauvages". Peut-être que je devrai pousser plus au nord que je croyais...
En attendant, je laisse la nuit m'envelopper, bercée par la respiration endormie d'enfants que je ne connais pas, pas pour très longtemps sûrement... L'air est doux et sent déjà un peu la neige.
Taima faisant son timide avant de monter sur le bateau
* * *